SGE.CO.Citadelle

Bonjours à tous,

 

En ce papier sur les Classiques oubliés, je vous entretiens d'un essai écrit par Antoine de St-Éxupéry, « Citadelle » écrite entre 1936 et 1943, publié en 1948. Il était pilote de guerre, pilote dans le civil, poète, essayiste et écrivain. Cet ouvrage représente la somme de ces pensées et de ces réflexions philosophiques. Quoique de réputation humaniste, pour moi, c'est un rassembleur, utilisant ce fil conducteur qu'est l'éthique. Un homme de terrain qui a su conjuguer la théorie avec les exigences du quotidien. Il a forgé ces convictions au fil des expériences et nous a laissé cet essai, un héritage utile pour quiconque à l'esprit curieux et ouvert. L'œuvre ayant plus de six cents pages, je me limiterais à neuf thèmes de portée universelle avec citations (en italiques), suivies de brèves explications (précédées d'un point); allons-y:

 

L'AMOUR : (page 146, 189, 183-575)

 

« Et celui-là, si je veux le faire naître à l'amour, je fonderai en lui l'amour par l'exercice de la prière. »

 

« Ne confonds point l'amour avec le délire de la possession, lequel apporte les pires souffrances. »

 

« Car donner est jeter un pont par-dessus l'abîme de ta solitude. Celle-là, des fibres de ton visage et de ses cils et de ses lèvres… te bâtissait sans effort un chef-d'œuvre inimitable et, d'être témoin d'un tel sourire, tu habitais la paix des choses et l'éternité de l'amour. »

 

  • Ayant été un homme aiguisé par la solitude, il a pu longuement pensé et reconfigurer le thème inépuisable qu'est l'amour; parfois d'une façon superbement poétique via la description d'un sourire. Il parla sur l'émergence de l'amour en sa pluralité ainsi qu'une réflexion lucide sur la possessivité.

 

LE BONHEUR : (en page 152, 250 & 413)

 

« Car ou vois-tu qu'il s'agit d'acquérir et de posséder quand il ne s'agit que de devenir, d'être enfin, et de mourir dans la plénitude de sa substance? Heureux celui qui est lourd de trésors! »

 

« Et j'ai toujours conçu que le bonheur leur venait, comme la beauté d'une statue, pour n'avoir point été cherché… car le bonheur qui lui vient au visage est signe de sa qualité puisqu'il est d'un cœur récompensé. »

 

« Ne te souviens-tu point de ce que les conditions du bonheur ne sont jamais recherche du bonheur?...et les conditions du bonheur sont guerre, contrainte et endurance. »

 

  • La notion de bonheur aussi est revisitée par St-Éxupéry, laquelle est à mon avis présentée d'une manière crédible et lucide, vue plutôt tel un bénéfice suite à une maturation personnelle et non comme une quête en soi.

 

LE DÉSERT; comme lieu métaphorique où l'humain change : (page 373, 542-550)

 

« Mais si je veux te l'enrichir encore, si je veux que les puits comme des pôles attirent ou repoussent avec plus de force et qu'ainsi le désert est construction pour ton esprit et pour ton cœur, je te le peuplerai d'ennemis. Ceux-là tiendront les puits et il te faudra pour boire : ruser, combattre et vaincre. »

 

« La terre nue se vidait de chaleur, et les hommes grelottaient comme cloués par les étoiles. Qu'avais-je à dire? Reviendra l'aube et la lumière… instant béni parmi d'autres instants, lequel brise la chrysalide et livre son trésor ailé à la lumière. »

 

« Autour de chacun s'est épaissie la carapace de silence et chacun se fait aigre de langage, ombrageux d'oreille et dur de cœur. Ne t'inquiète point. Déjà la chrysalide se brise. »

 

 

  • En empruntant l'image de la larve qui devient papillon et qui s'envole; on fait aisément le lien entre la vie d'avant et Celle d'après, laquelle est le passage de l'Homme, celui qui est affranchi de ses entraves intérieures pour devenir un autre, mais tout en restant soi-même… en fait devenant encore plus lui-même tout en étant sevré des bagages inutiles du passé. Ce sujet du devenir est souvent ramené avec diverses nuances en Citadelle et en ses autres écrits.

DIEU & LA PRIÈRE : (en page 236, 256-256, 615-616)

 

« Pour la première fois, je devinais que la grandeur de la prière réside d'abord en ce qu'il n'y est point répondu et que n'entre point dans cet échange la laideur d'un commerce. Et que l'apprentissage de la prière est l'apprentissage du silence. »

 

« Et je connus l'ennui qui est d'abord d'être privé de Dieu… C'est alors que je compris que celui-là qui reconnaît le sourire de la statue ou la beauté du paysage ou le silence du temple, c'est Dieu qu'il trouve, puisqu'il dépasse l'objet pour atteindre la clef… »

 

« Car amour et amitié ne se nouent véritablement qu'en toi seul et il est de ta décision de ne me permettre d'y accéder qu'à travers ton silence… car tu es Seigneur, la commune mesure de l'un et de l'autre. Tu es le nœud essentiel d'actes divers. »

 

  • Il a basé ses propos suite à de longues périodes de solitudes (il fut pilote de guerre au nord de l'Afrique). Sa façon de décrire ses expériences spirituelles et sa relation au Divin se démarque de la religion traditionnelle, sans toutefois prendre un penchant anti-ecclésiastique, laquelle fut une approche très fréquente chez les philosophes et humanistes de son temps. L'attitude non réactionnaire de St-Éxupéry au lieu de se prononcer contre une religiosité de style normative (exemple : la religion catholique), est à mon avis un signe de sa maturité, laquelle donne à ses propos et conclusions, une perspicacité hors du commun.

 

 

LA FERVEUR : (en page 88, 182, 607)

 

« Ta cité mourra d'être achevée. Car ils vivaient non de ce qu'ils recevaient, mais de ce qu'ils donnaient… mais la perfection n'est point un but que l'on atteigne. C'est l'échange en Dieu, et je n'ai jamais achevé ma ville… »

 

« Mais je te parlerai de la ferveur. Car il te faudra surmonter beaucoup de reproches… car ce que tu donnes en réalité ne te diminue point, mais bien au contraire t'augmente dans tes richesses à distribuer. »

 

« Ment le poète qui nuit et jour te parle de l'ivresse du poème. Ment l'amoureux qui te prétend que nuit et jour, il est habité par l'image de sa bien-aimée. Ment le saint qui te prétend que nuit et jour, il contemple Dieu. Dieu se retire de lui parfois, et le voilà plus sec qu'une plage à galets.

Mentent tous ceux-là, car ils renient leurs heures de sécheresse, n'ayant rien compris. Et ils te font douter de toi car, de les entendre affirmer leur ferveur, tu crois en leur permanence et, à ton tour, rougissant de ta sécheresse tu changes ta voix et ton visage… »

 

  • Ce qu'on dénomme de nos jours, « agir avec la force de la passion » est nommé ferveur en son œuvre. J'ai choisi deux passages descriptifs et un dernier de style modérateur pour ceux-là qui prétendent être toujours en feu dans leurs projets et amours. Ils sont plutôt rare en ma vie, ceux-là qui sont « passionnés à l'os » et de façon ininterrompue en leurs passions.

 

FRATERNITÉ : (en page 58-59, 265 et 414)

 

« Force-les de bâtir ensemble une tour et tu les changeras en frères. Je bénis cet échange entre le don et le retour, qui permet de poursuivre la marche… et si le retour permet à la chair de se refaire, c'est le don seul qui alimente le cœur. »

 

« Donc moi-même, hors de toute communauté, je ne suis rien qui compte et ne saurais me satisfaire. »

 

« Mais je n'ai rien à dire à celui-là qui se proclame mon égal avec hargne et ne veut ni dépendre de moi en quelque chose, ni que je dépende de lui. Je n'aime que celui-là dont la mort me serait déchirante. »

 

  • Tous les livres de cet homme exceptionnel valorisent la valeur d'une communauté forte et celui-ci n'est pas exception. Son originalité vient du fait qu'il la caractérise avec un argumentaire plus proche du cœur que de l'intellect avec ce souci d'insister sur l'interaction équilibrée entre ces parties : corps âme et esprit. Ceci marque ces écrits par une tournure de pensée singulière, originale et stimulante.

 

 

LA JOIE : (en page 93-196, 31, 494)

 

« Plus tu donnes, plus tu grandis. Mais il faut quelqu'un pour recevoir… et la joie vient alors de partager son pain, ou d'offrir une place auprès de son feu. »

 

« Ainsi de l'homme sans hiérarchie, et qui jalouse son voisin, si en quelque chose celui-ci le dépasse, et s'emploie à le ramener à sa mesure. Quelle joie tireront-ils ensuite de la mare étale qu'ils constitueront? »

 

Puis te sera pathétique le bouton qui s'en ouvrira, et viendra la fête, la rose éclore qui sera pour toi de la cueillir… l'ayant cueillie, de me la tendre. Je la recevrai de tes mains et tu attendras. Tu n'avais que faire d'une rose.

Tu l'as échangée contre mon sourire… et te voilà qui retournes vers ta maison, ensoleillé par le sourire de ton roi.

 

  • La place de la joie est souvent abordée mais rarement d'une façon directe chez cet auteur illustre, plutôt indirectement via les diverses anecdotes et histoires qu'il raconte. Il dénonce ici la jalousie et l'envie sans fondement. Je note aussi cette idée quasi obsessive chez Antoine sur le partage; un sujet abondamment souligné et relevé en ses écrits, parfois d'une manière savoureusement poétique.

 

 

RITES & CÉRÉMONIAL : (en page 29, 354 et 417)

 

« Et les rites sont dans le temps, ce que la demeure est dans l'espace. Il est bon que le temps soit une construction. Ainsi, je marche de fête en fête, et d'anniversaire en anniversaire, de vendange en vendange… »

 

« Car tu n'as rien à attendre d'une cathédrale sans architecture, d'une année sans fête, d'un visage sans proportion… ni d'une patrie sans coutumes. Tu ne saurais quoi faire de tes matériaux en vrac. »

 

« C'est pourquoi je t'imposerai comme essentielle les longues cérémonies par lesquelles je recoudrai les déchirures de mon peuple afin que rien de son héritage ne soit perdu. »

 

  • Aujourd'hui en occident, les notions des rites et cérémoniales sont acceptées comme une tradition qu'on suit aveuglément. J'utilise les idées du célèbre écrivain afin de jeter un peu de fraîcheur sur ces sujets, généralement peu susceptible d'éveillé notre attention; et puis…

 

: c'était quand la dernière fois qu’entre amis ou ailleurs, tu t'es débattu avec fougue pour défendre tes rites ou te plaindre sur la négligence de ceux-ci?

 

 

LE SILENCE/SENS DES CHOSES : (page 61, 155, 433-479)

 

« Et je compris qu'ils avaient besoin de silence. Car dans le silence seul, la vérité de chacun se noue et prend des racines. »

 

« Silence des pensées elles-mêmes. Repos des abeilles car le miel est fait et ne doit plus être que trésor enfoui, et qui mûrit. Silence des pensées qui préparent leurs ailes car il est mauvais que tu t'agites dans ton esprit ou dans ton cœur. Silence du cœur. Silence des sens. Silence des mots intérieurs, car il est bon que tu retrouves Dieu qui est silence dans l'éternel.... tout ayant été dit, tout ayant été fait ».

 

« Ton sens est fait du sens des autres, que tu le veuilles ou non… ton acte est mouvement d'un jeu. Pas d'une danse. Je change le jeu ou la danse et je change ton acte en un autre. Car tu vis non des choses, mais du sens des choses… par le miracle du nœud divin qui noue les choses et désaltère seul l'esprit et le cœur… »

 

  • Ici, j'ai relié deux concepts apparemment sans lien pour jeter un peu de lumière, si possible sur leurs interdépendances, via ces citations. La notion de silence peut souvent paraître superflue en notre société où le bruit est surabondamment répandu sans cesse en nos journées. Le célèbre pilote a pu toucher avec toutes les fibres de son être la présence du silence, en fait « les silences. » Il s'en est trouvé enrichi comme personne et nous en a transmis de multiples réflexions.

 

 

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 Il y a aussi la reprise du classique de Pierre Bordage «Les guerriers du Silence»; cycle 1 seulement que j’ai lu, laquelle a été remouler à la manière de P. Ogaki pour faire une série de quatre tomes. Hélas, le rythme est à mon avis trop rapide, mais comme l’œuvre de Bordage contenait plus de 1800 pages… y’a pas le choix de défilé à vitesse… grand V. Un formidable effort de synthèse a été fait, je l’accorde.

Le seul point un peu faible est qu’on a surexploité les séquences d’actions, à la mode hollywoodienne, alors qu’à mon avis, les auteurs auraient pu rehausser via les dialogues le côté résolument philosophique du roman; ce qui m’a frappé entre autres est ces deux points à :

 

  • Des dérives d’une religion totalitaire associée à un régime politique mégalomane et assoiffé tellement de contraindre les divergents; ça ressemble étrangement au style de pensée unique que les médias et gouvernements nous proposent depuis le début de la crise du Covid-19 de la depuis mars 2020…

  • Secundo, du rôle important que peut jouer une personne ordinaire, en l’occurrence Tixy Otty, héros majeur des «Guerriers du Silence1», homme à la vie morne, qui noie son ennui dans l’alcool, l’indifférence à soi-même et aux autres, se complaisant en une existence médiocre. Celui-ci devient graduellement un héros extraordinaire, pas dû à ces mérites seuls, mais surtout en s’entourant d’une équipe avec lui, et grâce à l’appui de sa partenaire de vie.

 

Bref, que vous lisiez le roman ou les BD, chaque version d’un ou des récits vous apportera de beaux moments de plaisir et de réflexion.

 

 

 

Cordialement, El Griffon